MGI : 40 ans de données portuaires, et une ambition intacte

0
29

Fondée il y a quarante ans par la communauté portuaire de Marseille-Fos, MGI (Marseille Gyptis International) s’est imposée comme l’un des deux acteurs français de référence dans la digitalisation du passage portuaire. Aujourd’hui présidée par Maxence Eyraud, la PME marseillaise de 51 collaborateurs déploie son CCS Ci5 sur une douzaine de places portuaires françaises. Elle élargit désormais son périmètre vers l’inland avec le lancement de Ci5 Road et la digitalisation de l’axe Méditerranée-Rhône-Saône. Entretien avec un dirigeant qui préfère l’impact mesurable au marketing technologique.

Il est toujours tentant (et facile) de penser que l’ère de la numérisation a débuté avec l’explosion d’Internet à la fin des années 1990. Et pourtant : MGI a déjà quarante ans d’existence, soit treize de plus que Google. Fondée en 1985 sous le nom de Gyptis S.A.(le clin d’œil n’aura pas échappé aux amateurs de mythologie) par la communauté portuaire de Marseille-Fos, elle a traversé trois générations de Cargo Community Systems (CCS), passant de plusieurs jours à quelques minutes pour traiter les formalités administratives liées au passage d’une marchandise en port. « Avant le digital, ça se traduisait par beaucoup de papier et beaucoup de lenteur », rappelle Maxence Eyraud, qui dirige l’entreprise depuis septembre 2024.

« Au cours de ces trois générations de CCS, on est passé de plusieurs jours à maintenant quelques minutes. C’est la puissance du digital alliée à plusieurs dizaines d’années d’expérience. »

Depuis 2018, le CCS de MGI s’appelle Ci5 — pour les cinq continents et les cinq modes de transport. Il est aujourd’hui déployé sur une douzaine de places portuaires françaises, des Antilles à Dunkerque en passant par Bordeaux, Sète et Papeete. Plus de 10 000 utilisateurs s’y connectent quotidiennement, représentant quinze métiers différents : transitaires, agents maritimes, manutentionnaires, douaniers, opérateurs de terminaux. C’est précisément cette position de carrefour qui fonde la singularité de l’entreprise.

Un tiers de confiance au cœur de la place portuaire

La valeur de MGI tient autant à la sophistication de ses algorithmes qu’à son positionnement. « Le passage portuaire est un processus qui nécessite la collaboration entre beaucoup d’acteurs, et le digital est très fort pour ça », explique Maxence Eyraud. « Il permet beaucoup d’efficacité dans des relations qui ne sont pas bilatérales, mais multilatérales. »

Ces acteurs n’ont ni la même culture ni le même vocabulaire : on ne fait pas dialoguer des douaniers, des armateurs, des manutentionnaires et des transitaires comme s’ils appartenaient à un monde homogène. Certains entretiennent même des relations de client à fournisseur, avec ce que cela suppose de tensions potentielles. C’est là que réside le cœur de métier de l’entreprise : « Nous avons l’expertise qui nous permet de parler le métier de chacun et d’arriver à les faire collaborer. Ce positionnement s’est acquis dans la durée, il crée énormément de valeur. »

Sur le marché français des CCS et PCS (Port Community Systems), deux acteurs structurent l’essentiel de l’offre : MGI, basée à Marseille, et Soget, implantée au Havre. Les deux sociétés ont formalisé leur coopération au sein du GIE France PCS, constitué en décembre 2020. Ce groupement d’intérêt économique leur permet de collaborer sur les sujets où la compétition cède la place à l’intérêt commun — la cybersécurité, les démarches institutionnelles, l’interopérabilité avec les douanes françaises et européennes. « Sur des sujets de sécurité, on est en pleine collaboration. Et sur des approches institutionnelles, le GIE permet d’assurer une forme d’interopérabilité et une cohérence au niveau du territoire », résume Maxence Eyraud.

Des ports français sous pression compétitive

Derrière la mission technique de MGI se joue un enjeu économique considérable : la compétitivité des places portuaires françaises. « Aujourd’hui, on considère qu’il y a à peu près la moitié des volumes à destination ou au départ de France qui passent par des places portuaires étrangères », constate Maxence Eyraud. Ce chiffre dit beaucoup sur l’état d’une compétition que les grandes places du Northern Range — Rotterdam, Anvers, Hambourg — exercent de façon structurelle sur leurs homologues français.

Dans ce contexte, le digital constitue un levier de compétitivité d’un type particulier : plus rapide à activer qu’un investissement en infrastructure, moins coûteux, et parfois décisif. « Un port qui ne maîtrise pas ses données n’est pas compétitif et va perdre des clients qui iront sur les ports voisins », tranche le Président du Directoire.

« La place portuaire doit maîtriser sa donnée, la mettre à disposition de tous, pour en tirer un meilleur parti. »

C’est dans cette logique que s’inscrit le positionnement de MGI : « Notre métier, c’est d’être un partenaire de la compétitivité des places portuaires dans lesquelles on est déployé », insiste Maxence Eyraud. Un positionnement d’autant plus stratégique que MGI, avec ses 51 collaborateurs, se trouve au centre d’un écosystème qui brasse des volumes logistiques sans commune mesure avec sa propre taille.

La souveraineté numérique : une exigence, pas un argument

La question de la souveraineté numérique n’est pas, pour les clients de MGI, une considération abstraite. C’est une exigence contractuelle. « Ils nous challengent énormément sur la cybersécurité, sur le lieu d’hébergement des données, sur les solutions de contournement en cas de conflit. L’ensemble du passage portuaire devient dépendant de cet outil qui n’est pas gigantesque, mais qui devient extrêmement critique. »

Cette criticité est la raison pour laquelle MGI a fait de la certification ISO 27001 (management de la sécurité de l’information) un pilier de son positionnement. Mais la souveraineté numérique reste, dans les faits, un exercice d’équilibrisme permanent. « Un acteur purement français qui fait tout en France sur du digital, ça a toujours des limites », concède Maxence Eyraud. Les chaînes technologiques sont intégrées, et il est illusoire de prétendre s’affranchir totalement d’acteurs étrangers. « C’est là où notre expertise digitale intervient : on comprend ces technologies, on sait quel curseur mettre en fonction des gains technologiques et des aspects de souveraineté, et on met en place toutes les mesures nécessaires pour contrôler cette souveraineté plutôt que la subir. »

Avec une douzaine de places portuaires sous gestion, MGI dispose selon son dirigeant d’une taille suffisante pour

« avoir une solution parée à toutes les éventualités, avec une gestion des risques extrêmement bien documentée ».

L’inland, parent pauvre du digital portuaire

Si les métiers du passage portuaire stricto sensu – transitaires, agents maritimes, manutentionnaires, douaniers – sont aujourd’hui très bien intégrés dans Ci5, il en va différemment des opérateurs qui interviennent sur la partie terrestre. « Il y a d’autres types de métiers qu’il faut qu’on intègre mieux. C’est généralement tous les métiers qui sont sur la partie inland », reconnaît Maxence Eyraud. Transporteurs routiers, opérateurs de barge, exploitants ferroviaires : leur niveau de maturité numérique est hétérogène, et leur connexion aux données du CCS reste partielle.

C’est précisément pour combler ce déficit d’intégration que MGI a lancé, en décembre 2025, Ci5 Road. Développée en collaboration avec les principales fédérations du secteur (TLF, OTRE, FNTR, STMRA), la solution est conçue comme un module indépendant, complémentaire de Ci5 et intégré dans l’abonnement existant. Son objectif : permettre aux transporteurs routiers de consulter en temps réel les statuts de disponibilité des marchandises, d’organiser leurs tournées en évitant les déplacements à vide vers un terminal où la marchandise n’est pas encore accessible, et de réduire les temps d’attente à la gate. « Ils vont pouvoir organiser leur journée en synergie pour que chaque déplacement soit optimisé », résume le Président du Directoire.

Le lancement de Ci5 Road s’inscrit dans un mouvement plus large d’extension du périmètre de Ci5 vers l’hinterland. L’année précédente, MGI avait finalisé la digitalisation de l’axe Méditerranée-Rhône-Saône (MeRS), en intégrant dans Ci5 le suivi des opérations portuaires non plus seulement au niveau de la place maritime, mais jusqu’aux ports intérieurs du Rhône et de la Saône, en Bourgogne. Ce projet, porté par le Conseil de coordination interportuaire et logistique (CCIL) dans le cadre du plan « Marseille en Grand », associe le Grand Port Maritime de Marseille-Fos, la Compagnie nationale du Rhône (CNR), le port de Sète et MGI. Il permet désormais un tracking des conteneurs du littoral méditerranéen jusqu’aux terminaux fluviaux intérieurs. « Le fait de faire grossir cet écosystème, d’intégrer l’ensemble des processus, c’est ce qui permet d’avoir plus d’impact sur la fluidité du passage portuaire », explique Maxence Eyraud.

L’IA comme accélérateur de développement

L’intelligence artificielle occupe dans le discours de Maxence Eyraud une place qui détone avec les discours actuels : centrale dans la stratégie, mais discrète dans les produits. Loin du marketing technologique qui habille de LLM et de chatbots n’importe quelle interface, MGI adopte une posture résolument pragmatique. « Les technologies ne sont pas des fins. Quand on déploie une technologie, c’est pour avoir un impact logistique sur nos clients. »

En matière d’IA, l’impact le plus significatif pour MGI n’est pas celui qui se voit dans l’outil, mais celui qui s’exerce dans les coulisses du développement. « Aujourd’hui, on n’a plus un développeur qui écrit une ligne de code sans IA », constate le dirigeant. Le gain de productivité sur le développement logiciel atteint selon lui « quelques dizaines de pourcents » aujourd’hui, avec une trajectoire vers des niveaux bien supérieurs. « Ce n’est pas 5-10 % — c’est des gains qui viennent changer notre stratégie d’une certaine manière, parce que ça fait tomber beaucoup de barrières à l’entrée. »

Cette démultiplication de la capacité à développer est particulièrement structurante pour une PME comme MGI : elle permet d’investir de nouveaux blocs fonctionnels sans doubler les effectifs. Ci5 Road en est une illustration directe. « On l’aurait probablement fait sans l’IA, mais avec l’IA on le fait plus vite, et avec moins d’appréhension », résume Maxence Eyraud.

L’IA fait également l’objet d’une utilisation plus ancienne et plus discrète dans le produit lui-même : des fonctions prédictives, intégrées depuis plusieurs années dans les outils d’aide à la décision de MGI, sans que l’entreprise n’ait jamais communiqué sur ce registre sous la bannière de l’IA.

Quant aux interfaces conversationnelles en langage naturel que les éditeurs de logiciels déploient avec entrain, Maxence Eyraud les regarde sans urgence. Le sujet est suivi, mais la maturité des cas d’usage ne justifie pas encore une mise en production. « Mettre des LLM dans notre application pour que ça soit joli et pour qu’on fasse du marketing, ça ne marchera pas dans notre activité. On doit être extrêmement fiable — le jour où notre CCS plante, la productivité des ports français est dégradée instantanément. »

Priorité à la profondeur, pas à l’internationalisation

La question de l’expansion géographique a fait l’objet de débats internes chez MGI. La réponse de Maxence Eyraud est claire : pour l’heure, les priorités sont ailleurs. « Notre mission est large et critique : améliorer la compétitivité des places portuaires où on est. Et sur ces places, il y a encore beaucoup de choses à faire. »

L’intégration des acteurs inland — transporteurs routiers, barges, trains — reste un chantier partiellement à conquérir. La couverture fonctionnelle du passage portuaire peut encore s’étoffer. Ce sont ces sujets-là qui mobilisent les ressources de l’entreprise en 2026. « Ça ne veut pas dire que si demain vous nous voyez à l’international, on a changé de stratégie — ça voudra juste dire qu’on a saisi une opportunité. »

En quarante ans d’existence, MGI aura traversé la préhistoire d’internet, trois générations de CCS et plusieurs révolutions technologiques. Sa longévité tient peut-être à cette capacité à rester au service d’une mission concrète : que les marchandises passent vite, bien, et que personne ne s’en aperçoive.

www.mgi-ci5.com